Arno P-E
22/06/2007, 11h15
L'action se déroule dans une rame de métro bondée, un soir de match au Stade de France. Finale de championnat de Rugby :
Stade Français Paris -VS- Montferrand
Serrés comme des sardines parisiennes, les habitués des lieux sont stoïques. Être compressés sur la ligne 13, ça arrive. Un samedi vers 19 h 30 c'est plus rare, mais bon... en tant que pur produit de la Capitale, on se doit de faire la gueule, et de ne jamais sembler surpris de rien. Réputation oblige, blasés en toute occasion.
En revanche, pour les Montferrandais, l'expérience est à la fois nouvelle, et exaltante : elle leur permet de dénoncer une idée reçue, et de nous jeter à la face ce qu'ils imaginent être une insulte grave, la preuve éclatante de la supériorité incontestable de leur mode de vie provincial :
dans le métro parisien, il a trop de monde, et on est forcés de se serrer.
Wouahou...
En dehors du fait que ces 40 000 Clermontois n'ont pas fait le lien entre leur propre présence en grand nombre, et la compression en elle-même,
(tiens,
je sorts des arguments à la De Villiers moi maintenant,
ça ne va plus là)
ils n'ont pas perçu l'essence même du truc : être comprimés, c'est classe. Parce que c'est parisien.
Bref, autre débat.
Me voilà donc, maillot à fleurs, ligne 13, dans ma boîte de conserve, à portée de voix de braillards sans nul doute avinés. Une charmante parisienne, d'un âge respectable, digne malgré la présence de mon coude dans son oeil droit me sort dans un demi sourire :
(le demi sourire c'était le côté gauche,
la moitié droite de sa bouche étant étalée
sur le dos d'un de nos camarades)
Eh bien, ils en font du bruit vos amis !
Bon alors d'une ce ne sont pas mes amis, et de deux je lui explique la situation : première virée à la Capitale, excitation du métro, peur de se perdre, revérifiage du mini-plan à chaque station (des fois que la rame ait sauté de ses rails à ceux de la ligne 10 ou du RER C entre deux arrêts), bref, l'adrénaline au sommet, l'effet de groupe, les drapeaux jaune et bleu, et voilà, ça crie, ça rigole forcé, ça parle trop haut, ça joue des bras...
Tss...
La dame me jette une oeillade amusée (pour ce que j'en vois), et glisse dans un souffle : Rhoo, vous n'êtes pas très gentil avec eux !
Gentil, moi, avec des Montferrandais ? Non, pas là non.
Mais voilà, au milieu de la foule des Jaunards,
(c'est eux qui se sont trouvé ce surnom,
référence à la couleur de leur maillot, je n'y suis pour rien)
un spécimen se distingue.
L'homme monté à l'arrache dans la rame bondée a laissé derrière lui son groupe d'amis. Il est certes au milieu d'un groupe de supporters de son club d'outre périphérique, oui mais voilà il ne les connait pas. Sa bande-à-lui est restée sur le quai. Alors il doit prouver sa valeur.
Psychologie animale, comportement de meute.
Il gueule plus que les autres, explique à qui veut l'entendre que Paris rend fou, qu'il y a travaillé 2 mois et qu'à la fin lui aussi courait dans les couloirs du métro, etc.
(comme s'il fallait être autre chose qu'un provincial
monté sur la Ville Lumière
pour agir ainsi à 8 heures du mat')
Beuglements du supporter coiffé en brosse : Jaunards-jaunards-jaunards...
La classe...
Interpellation polie de sa voisine, jeune bobo, qui ne peut pas vraiment faire semblant de ne pas entendre :
Jaunard, c'est entendu, je vois bien le truc, mais dites-moi, vos adversaires, quelles sont leurs couleurs à eux ?
Du tac au tac, le Montferrandais répond :
Paris ? Leur maillot c'est "rose pédés" !
Frisson...
La Bobo toujours polie, mais nettement plus froide :
Rose, OK, mais rose "pédés", vous étiez obligé ?
Le gars :
Ouais, "rose pédés" ! Et pédé j'aime autant vous dire que par chez nous, c'est pas un compliment !
Dents serrés, au milieu de la foule... Connard !
Le pauvre type par excellence. Impossibilité de se déplacer. Envie de l'interpeler, mais hésitation... Il est au milieu d'un groupe, je suis supporter parisien, j'affiche mes couleurs, il y a de la tension. Le problème n'est même pas de se faire casser la gueule ou pas, le truc c'est juste que je n'ai pas envie que l'on dise que les supporters de la Capitale sont violents, agressifs... Or, là, vu l'état des gars cela n'aurait pu que dégénérer.
Bonne excuse pour ne rien faire ? Se taire lâchement ?
Peut-être. Ou pas. Après tout, la raison ce n'est pas le plus grave. Cette envie de lui hurler dessus, je ne l'ai eue que là, l'espace de trois stations dans une rame bondée.
Je n'ai rien dit. C'est ça qui importe. Et me gène.
Les secondes passent.
La jolie Bobo se détourne et l'ignore maintenant. Ses camarades ne semblent pas trop fiers de sa sortie verbale. Lui a changé de sujet, ne se rendant compte de rien. Il parle politique désormais, demain ce sont les législatives et parce qu'il est ouvert et moderne, il votera socialiste. Ma voisine,
qui s'est retiré mon coude de l'oeil pour mieux baver sur le dos d'un inconnu
lève les yeux au ciel.
Pauvre type...
Oui, pauvre type.
Mais qui au juste ?
Pendant ce temps, je pense au garçon qui loge à deux rues de ce con, à celui qui travaille dans son entreprise, ou encore au typoe qui achète son pain dans la même boulangerie, et qui sont amoureux d'un autre garçon. Et je les plaints.
Très fort.
__________________________________________________ _______________
Pour l'anecdote,
le résultat du match :
les joueurs habillés en "rose pédés" ont battu les "jaunards".
Tant mieux.
Stade Français Paris -VS- Montferrand
Serrés comme des sardines parisiennes, les habitués des lieux sont stoïques. Être compressés sur la ligne 13, ça arrive. Un samedi vers 19 h 30 c'est plus rare, mais bon... en tant que pur produit de la Capitale, on se doit de faire la gueule, et de ne jamais sembler surpris de rien. Réputation oblige, blasés en toute occasion.
En revanche, pour les Montferrandais, l'expérience est à la fois nouvelle, et exaltante : elle leur permet de dénoncer une idée reçue, et de nous jeter à la face ce qu'ils imaginent être une insulte grave, la preuve éclatante de la supériorité incontestable de leur mode de vie provincial :
dans le métro parisien, il a trop de monde, et on est forcés de se serrer.
Wouahou...
En dehors du fait que ces 40 000 Clermontois n'ont pas fait le lien entre leur propre présence en grand nombre, et la compression en elle-même,
(tiens,
je sorts des arguments à la De Villiers moi maintenant,
ça ne va plus là)
ils n'ont pas perçu l'essence même du truc : être comprimés, c'est classe. Parce que c'est parisien.
Bref, autre débat.
Me voilà donc, maillot à fleurs, ligne 13, dans ma boîte de conserve, à portée de voix de braillards sans nul doute avinés. Une charmante parisienne, d'un âge respectable, digne malgré la présence de mon coude dans son oeil droit me sort dans un demi sourire :
(le demi sourire c'était le côté gauche,
la moitié droite de sa bouche étant étalée
sur le dos d'un de nos camarades)
Eh bien, ils en font du bruit vos amis !
Bon alors d'une ce ne sont pas mes amis, et de deux je lui explique la situation : première virée à la Capitale, excitation du métro, peur de se perdre, revérifiage du mini-plan à chaque station (des fois que la rame ait sauté de ses rails à ceux de la ligne 10 ou du RER C entre deux arrêts), bref, l'adrénaline au sommet, l'effet de groupe, les drapeaux jaune et bleu, et voilà, ça crie, ça rigole forcé, ça parle trop haut, ça joue des bras...
Tss...
La dame me jette une oeillade amusée (pour ce que j'en vois), et glisse dans un souffle : Rhoo, vous n'êtes pas très gentil avec eux !
Gentil, moi, avec des Montferrandais ? Non, pas là non.
Mais voilà, au milieu de la foule des Jaunards,
(c'est eux qui se sont trouvé ce surnom,
référence à la couleur de leur maillot, je n'y suis pour rien)
un spécimen se distingue.
L'homme monté à l'arrache dans la rame bondée a laissé derrière lui son groupe d'amis. Il est certes au milieu d'un groupe de supporters de son club d'outre périphérique, oui mais voilà il ne les connait pas. Sa bande-à-lui est restée sur le quai. Alors il doit prouver sa valeur.
Psychologie animale, comportement de meute.
Il gueule plus que les autres, explique à qui veut l'entendre que Paris rend fou, qu'il y a travaillé 2 mois et qu'à la fin lui aussi courait dans les couloirs du métro, etc.
(comme s'il fallait être autre chose qu'un provincial
monté sur la Ville Lumière
pour agir ainsi à 8 heures du mat')
Beuglements du supporter coiffé en brosse : Jaunards-jaunards-jaunards...
La classe...
Interpellation polie de sa voisine, jeune bobo, qui ne peut pas vraiment faire semblant de ne pas entendre :
Jaunard, c'est entendu, je vois bien le truc, mais dites-moi, vos adversaires, quelles sont leurs couleurs à eux ?
Du tac au tac, le Montferrandais répond :
Paris ? Leur maillot c'est "rose pédés" !
Frisson...
La Bobo toujours polie, mais nettement plus froide :
Rose, OK, mais rose "pédés", vous étiez obligé ?
Le gars :
Ouais, "rose pédés" ! Et pédé j'aime autant vous dire que par chez nous, c'est pas un compliment !
Dents serrés, au milieu de la foule... Connard !
Le pauvre type par excellence. Impossibilité de se déplacer. Envie de l'interpeler, mais hésitation... Il est au milieu d'un groupe, je suis supporter parisien, j'affiche mes couleurs, il y a de la tension. Le problème n'est même pas de se faire casser la gueule ou pas, le truc c'est juste que je n'ai pas envie que l'on dise que les supporters de la Capitale sont violents, agressifs... Or, là, vu l'état des gars cela n'aurait pu que dégénérer.
Bonne excuse pour ne rien faire ? Se taire lâchement ?
Peut-être. Ou pas. Après tout, la raison ce n'est pas le plus grave. Cette envie de lui hurler dessus, je ne l'ai eue que là, l'espace de trois stations dans une rame bondée.
Je n'ai rien dit. C'est ça qui importe. Et me gène.
Les secondes passent.
La jolie Bobo se détourne et l'ignore maintenant. Ses camarades ne semblent pas trop fiers de sa sortie verbale. Lui a changé de sujet, ne se rendant compte de rien. Il parle politique désormais, demain ce sont les législatives et parce qu'il est ouvert et moderne, il votera socialiste. Ma voisine,
qui s'est retiré mon coude de l'oeil pour mieux baver sur le dos d'un inconnu
lève les yeux au ciel.
Pauvre type...
Oui, pauvre type.
Mais qui au juste ?
Pendant ce temps, je pense au garçon qui loge à deux rues de ce con, à celui qui travaille dans son entreprise, ou encore au typoe qui achète son pain dans la même boulangerie, et qui sont amoureux d'un autre garçon. Et je les plaints.
Très fort.
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Pour l'anecdote,
le résultat du match :
les joueurs habillés en "rose pédés" ont battu les "jaunards".
Tant mieux.